Penser l’usage de la ville après le confinement

Mohakiba Expériences, conseil en stratégie et expériences touristiques par Aurélia Barraux à Colmar. Crédit-dessin : Aurélia Barraux

Penser l’usage de la ville après le confinement à l’aulne de l’arrêt des activités commerciales « non essentielles », dans une ville structurée autour du tourisme : enjeux et perspectives à Colmar en 2020

J’écris ce premier article de mon site mi avril 2020, au cœur d’une ville moyenne dans laquelle le tourisme s’est développé de manière exponentielle depuis quelques années. Déserte depuis plus d’un mois, juste après des élections au cours desquelles la question du tourisme de masse et de la nécessité d’un ré équilibrage des usagers de la ville ont fait jour de manière sur aiguë, cette ville offrait toute l’année de nombreux événements, et attirait des gens du monde entier.

J’ai la conviction que ce lieu (comme d’autres) a un potentiel inexploité, et depuis quatre ans maintenant j’y teste mes idées, auprès de clients, toute l’année. Etant passionnée par le progrès (social), l’humanité, la politique, je développe aujourd’hui un cabinet de conseil dont le but est d’étendre mon travail auprès d’autres acteurs en lien avec le temps libre, afin de monter en gamme, et en rentabilité, mon travail, depuis bientôt 15 ans.

Constats de départ

Mohakiba Expériences, conseil en stratégie et expériences touristiques par Aurélia Barraux à Colmar. Crédit-dessin : Aurélia Barraux

Aujourd’hui, je vis dans une ville morte. Chaque jour de nouveaux décrets viennent limiter nos libertés, sans qu’on en comprenne le sens, bien que nous comprenions que grâce à notre confinement et surtout grâce au sur travail des acteurs du “care”, l’hôpital semble enfin pouvoir reprendre son souffle. Plus de 4 mois après le début de la pandémie, l’économie est à l’arrêt. Nous n’avons ni masques, ni vaccins, ni de quoi soigner ce virus ; une crise économique majeure nous est promise, dans laquelle les secteurs liés à l’économie des loisirs seront les premiers perdants.

Les restaurants, les cafés, les parcs sont fermés ou interdits, même aux enfants, enfermés depuis un mois. Les handicapés souffrent, nos aînés se meurent, parfois seuls.

Quelques bus vides, circulent. Les institutionnels du tourisme organisent des « webinaires », démarches commerciales menées par des cabinets, au point mort. Les idées portées sont fragiles, les hypothèses, contestables : nous sommes au cœur d’une crise qui génère de l’angoisse, et menace tout un mode de vie. Il faudrait le temps du recul, or nous sommes dans la survie.

Aujourd’hui nous vivons cela, et tant d’autres choses. Habitante de son centre, je savoure aussi son silence, la qualité de l’air retrouvée, et mes fenêtres ouvertes. Je me réjouis de nouvelles solidarités que je vois se développer, sans bruit, celles des humains.

Le cœur de la ville s’est de fait déplacé, et de nouvelles géographies font jour : l’activité principale se passe dans ce que nous appelions « la ZUP » où, de l’hôpital, premier employeur local, hélicoptères, ambulances, et salariés, affluent et refluent.  De nouveaux réseaux de distribution se sont organisés, avec des produits locaux : les maraichers, les fermiers des montagnes avoisinantes, les caves, les brasseries, les chocolatiers, les fleuristes livrent … tout ce petit monde s’organise et vient à nous. Quelle résilience. Les cafés pensent la suite, cette fête, fabuleuse, que nous ferons quand le pire sera derrière.

Que raconte cette aventure, au-delà des éléments de langage dont les médias nous saturent ?

Comment se construit le rebond ? Quel est le vrai périmètre de la solidarité ? Comment saisir les opportunités du moment, et accompagner la transition qui s’amorce ?

Une occasion formidable de penser l’après, ou l’autrement

Mohakiba Expériences, conseil en stratégie et expériences touristiques par Aurélia Barraux à Colmar. Crédit-dessin : Aurélia Barraux

De ma petite ville médiévale, dans laquelle on mange et on boit bien, comme dans tant d’autres petites villes médiévales à travers le monde (le concept canal/vieilles bâtisses/rues étroites et bons restaurants est largement répandu), je crois profondément qu’une occasion nous est offerte de reconsidérer nos copies, afin de monter en gamme. 

Pour ce faire, il n’y a que le niveau politique local qui puisse opérer. Il est aujourd’hui empêtré dans ses échecs ou les enjeux des élections à venir. La Région, « chef de file » du développement économique ne pense pas le tourisme comme une filière économique à part entière. Quand c’est le cas, la logique est sectorielle et morcelée, et le découpage des responsabilités, d’un autre âge : les gouvernances n’ont pas encore intégré la logique bottom-up promue par les réflexions faites au niveau de l’Europe : le tourisme ne se pense pas avec le commerce, avec l’urbanisme, avec les activités, avec les services ; il n’y a pas de recherche et développement, les innovations sont toujours technologiques (jamais dans les services), au mieux… on investit dans des hôtels écologiques. Je caricature, à dessein, elle fait face à la crise, débordée – est ce bien son rôle de courir après des masques, d’ailleurs, et non celui de l’ARS ? Le Département, comme ces deux acteurs, est positif dans sa communication, mais quels sont ses moyens financiers réels ? Il peinait, il y a peu, à financer les plus pauvres …

Dans une région dans laquelle nous avons vu la filière textile se développer, puis mourir, et dans laquelle aujourd’hui on tente, avec les survivants, de fabriquer des masques, il y aurait tant de conclusions à former.  Mais quel silence.

C’est pourtant une occasion unique de ré enchanter la ville, et d’y rétablir un équilibre entre ses habitants qui travaillent, et ses habitants qui ne travaillent pas. C’est une occasion unique de rétablir un équilibre entre ses habitants de tous âges, afin d’être accueillante pour tous (urbanisme adapté à tous, déplacements, mais également offre ludique, éducative, conviviale, pour tous). Ce serait l’occasion de demander à ses habitants ce qu’ils y aiment, ce qu’ils y aiment moins, et ce de manière objective, et non en réponse aux interpellations. Ce serait l’occasion de travailler pour le bien commun, et non en réponse à ceux qui font montre d’une capacité de réseau la plus aboutie.

Que devient le projet politique quand le tourisme disparaît ?

Que faire en ville quand le but n’est plus de consommer ? Qui, quand, comment, viendra en ville, et avec quel but ? Comment ré enchanter nos cœurs de ville, quand « Starbucks », « Sephora », « Devred », « Nature et Découverte » etc sont fermés ? Quelle place pour les offres commerciales uniques, face aux grandes enseignes ?

Quelle place pour les musées, les festivals, les galeries ?

Animer, proposer, dynamiser : accepter nos rôles, et les mener au bout de leur principe

Mohakiba Expériences, conseil en stratégie et expériences touristiques par Aurélia Barraux à Colmar. Crédit-dessin : Aurélia Barraux

L’heure est stimulante. Tout à coup, têtes de réseau, chambres, agences, syndicats, fédérations, unions diverses et variées retrouvent un sens qu’elles avaient parfois perdu.  L’intermédiation est au cœur du processus de résilience, ou du moins, elles peuvent le stimuler et semblent y trouver leurs marques. Des modèles à bout de souffle reviennent au gout du jour et prouvent leur efficacité (le Pole textile, chez nous, en constitue un exemple stimulant).

Noyées dans des stratégies proposées par des cabinets très éloignés de la réalité des marchés (dont on ne valide jamais la pertinence des actions), engluées dans une prospective qui avait tout prévu sauf … ce qui nous arrive, elles vont devoir remettre les mains dans la colle. Grand bien nous fasse.

Reconstruire, c’est commencer par la base. Nous n’en sommes plus à des questions de stratégie. La société va changer, profondément, et son modèle global va évoluer. Et pendant que ce changement se fera, il faudra des projets, des projets, encore des projets. Du concret, pas du prospectif. Des projets, proposés à des clients, qui achètent, parce qu’en bonne économiste je sais que rien d’autre que l’acte d’achat valide une hypothèse.

La stratégie ne remplace pas le sens donné aux actes.

Le sens ne remplace pas l’évaluation des résultats. L’évaluation ne sert pas à renoncer, ni à critiquer. Elle est une étape de la construction, du partage.

À vos projets.